"Une société plus juste et moins sexiste, plus solidaire et moins individualiste, plus moderne et moins hypocrite ne verra pas le jour tant que le système prostitutionnel ne sera pas aboli", s’insurge Grégoire Théry du Mouvement du Nid, en France.
Le prostitution a toujours divisé les femmes : entre la libre disposition de leur corps et les conditions de "travail".... mais, la prostitution fait-t-elle partie du marché de l’emploi ? Vaste question où les syndicats restent frileux.
Il y a de multiples dimensions dans le système prostitutionnel : symbolique, scientifique, moral, hygiéniste et... financier, surtout depuis les dérives de la mondialisation : le sexe est devenu une industrie florissante, illustrant le processus de marchandisation généralisée.
Dès la fin du XIXème siècle
Le mouvement abolitionniste est venu d’Angleterre, avec une grande figure, Joséphine Butler, qui a écrit en 1875 : « Le vol et l’assassinat ont toujours existé, mais aucune société n’a envisagé d’affirmer : étant donné que nous ne pouvons pas arrêter le vol et l’assassinat, nous allons inventer une manière de vivre avec ceux-ci, en les soumettant à une règle, une certaine vigilance qui se base, par exemple, sur trois piliers : dans quel lieu, à quelle heure et dans quelles conditions serait-il permis de voler et de tuer. »
C’était le début des conquêtes des droits de femmes ; les arguments étaient : toutes les femmes sont victimes, la sphère privée n’est pas la sphère publique.... C’était aussi l’époque de la conquête des droits politiques en Angleterre avec les suffragettes qui militaient pour le droit de vote. Les féministes belges sont restées assez timides....
Après la seconde guerre mondiale
Suite aux horreurs de la guerre, de réelles avancées sociales ont vu le jour : en 1948, à l’ONU, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et en 1949, également à l’ONU, la Convention de New-York, texte fondateur de la politique abolitionniste en matière de prostitution : répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui. Le texte doit être ratifié par les Etats.
La Belgique était réglementariste jusqu’en en 1948. A cette période, parallèlement à l’obtention du droit de vote des femmes à tous les niveaux de pouvoir, trois femmes de trois partis différents rédigent un projet de loi abolitionniste ; la loi est votée, mais il n’y a pas eu d’arrêtés d’application...
Dans le code pénal belge, les proxénètes doivent être poursuivis, mais la jurisprudence a réduit la portée du texte. La situation est ambiguë et hypocrite. La Belgique a été pionnière contre la traite des êtres humains, mais tolère la prostitution sans la reconnaître : l’Etat central et les communes perçoivent des taxes sur cette activité sans donner de statut aux prostitué(e)s.
Chute du Mur de Berlin
Dès les années nonante, les instances européennes, à l’initiative des Pays-Bas, ouvrent la voie à une conception libérale de la prostitution considérée comme un métier et introduisent la notion de prostitution « libre » et prostitution « forcée », ce qui banalise le secteur ; ces notions se retrouvent dans les organismes internationaux (OMS, BIT, Conseil de l’Europe,…) via ce lobby réglementariste.
En 2000, la Convention de Palerme de l’ONU insiste contre la criminalité transnationale organisée. Mais, elle n’oblige pas les Etats à sanctionner… Dans ce cadre, l’Union européenne a pris des mesures par rapport à ses compétences dans l’espace européen concernant la justice, la sécurité et la liberté.
Depuis 2009, la Commission des Droits des Femmes du Parlement européen est présidée par une députée suédoise progressiste ; un espoir pour combattre la prostitution « forcée »… mais la majorité des projets européens soutenus pas l’Europe sont dans la mouvance réglementariste.
Comment cela se passe-t-il dans différents pays ?
Les pays réglementaristes, comme les Pays-Bas et l’Allemagne, constatent que les résultats ne sont pas ceux escomptés ; la loi est plus favorable aux proxénètes qu’aux prostitué(e)s. Cela a contribué à passer du stade artisanal au stade industriel. Les Eros Center sont un des produits de ces mesures : on canalise, on assainit,.... En Belgique, il y en a un d’initiative privée à Anvers depuis 2005 ; il y a des projets à Liège (projet gelé) et à Seraing avec implication des mandataires communaux : pour les féministes radicales, c’est inquiétant.
Le modèle abolitionniste scandinave reste la meilleure mesure pour la promotion de l’égalité homme-femme et la promotion d’une sexualité désirée. En Suède, pays où 43% des parlementaires sont des femmes, un cadre de loi de 1999 intitulé "la paix des femmes" interdit l’achat de services sexuels. On n’achète pas le corps d’autrui, même avec son "consentement" ; cette loi poursuit les proxénètes et les clients. Les trafiquants trouvent le pays trop compliqué... et vont ailleurs.
L’abolition ne signifie pas disparition du système - voir ce qui s’est passé pour l’esclavage - mais donne des outils légaux pour le combattre. Si la prostitution « libre » est si libre, pourquoi faudrait-il une réglementation spécifique ? Mais sous le terme prostitution, des réalités tellement différentes se retrouvent qu’il est très difficile d’intervenir efficacement.
Si tous les syndicats du monde....
La Confédération Syndicale Internationale (CSI) mène des politiques dans le cadre du concept "travail décent, vie décente" ; le monde du travail représente une des importantes dimensions économiques de la vie en société ; il fait partie de la sphère publique et a des règles précises nationales et internationales.
En Belgique, la notion d’ « emploi convenable « suppose un contrat de travail signé et respecté par les deux parties : avec description de fonction, salaire, horaires,… En Belgique, certaines prostituées salariées sont engagées comme hôtesse, serveuse, interprète, masseuse…. et certaines s’affilient à une centrale professionnelle (horeca, santé, services....) ; elles bénéficient ainsi des services administratifs en cas de problème, comme une fermeture, un licenciement abusif, du harcèlement... Certaines prostituées ont pris le statut d’indépendante ; d’autres travaillent en noir.
Dans la société hypersexualisée dans laquelle nous vivons, est-ce que la prostitution peut-être un métier ? On définit un métier par les activités et les techniques utilisées ; ici, il s’agit de vendre son intimité (sphère privée) et sa soumission au client. Peut-on parler d’apprentissage ? Que dire de l’orientation scolaire et professionnelle ? Actiris devrait-il prévoir un nouveau secteur de formation ? Dans quelle centrale : la culture pour les actrices de film porno ?
Quand on interroge les prostituées, elles ne souhaitent pas que leur enfant fassent ce qu’elles font. Et qu’en est-il du « consentement », quand beaucoup vivent dans une précarité financière et/ou psychologique.
En France, il existe un syndicat des travailleurs du sexe ; il reste marginal, mais est assez médiatisé. Il y a aussi tout un lobby pour obtenir des "travailleurs du sexe" au bénéfice de personnes handicapées ; la demande vient d’hommes... et maintient les personnes handicapées dans un ghetto plutôt que de contribuer à les intégrer dans la société.
En 2006, lors de la coupe du monde de football en Allemagne, les syndicats n’ont pas réussi à faire une déclaration commune par rapport à la mise en place de bordels à proximité des stades... Le sport de haut niveau reste un des bastions du machisme.
Point de vue féministe
Il faut mettre le débat dans le champ politique : l’avancée des femmes pour l’égalité a permis le questionnement sur le système prostitutionnel et les rapports de pouvoir.
La mondialisation n’est pas la cause des violences, mais elle contribue à les augmenter. La prostitution est le point de rencontre entre l’exploitation sexuelle et l’exploitation économique ; elle se base sur la marchandisation du corps et de la personne et des mécanismes de domination légitimés par les traditions.
Aujourd’hui, le séculaire privilège des prostitueurs (ou clients) a rencontré le contexte néo-libéral et le droit de consommer a été intégré dans la société des loisirs ; la "putain" est ainsi relookée en travailleuse du sexe et le proxénète en manager et le client en consommateur...
Les discours sont flatteurs : libertinage, modernité, liberté... mais la réalité est beaucoup plus obscure ; la prostitution est une affaire d’hommes liée à l’apprentissage des rôles masculin-féminin ; ce n’est pas naturel, mais culturel...
La personne prostituée est la partie visible de l’iceberg ; elle est stigmatisée, méprisée, parfois enfermée… La partie invisible, ce sont les prostitueurs : les proxénètes, les Etats, les hommes d’affaires souvent liés aux mafias….
Pas de solution « clef sur porte »
C’est évident qu’il faut lutter contre la traite des êtres humains ; personne ne le contredira… les outils légaux nationaux et internationaux existent, mais la volonté politique est-elle là ? Ce que font les adultes « libres » entre eux relève de la sphère privée et il ne faut pas s’en occuper, sauf en cas d’abus. Les législations existent en Belgique. Il reste une zone d’ombre… multiforme, minoritaire, paradoxale, hors normes qui divise et fâche les différents acteurs. La violence envers les personnes prostituées est inacceptable et leur parole mérite d’être entendue.
Pour vivre dans une société égalitaire, il y a un énorme travail de sensibilisation,d’éducation, d’information et de solidarité à promouvoir ; cela passe par l‘école, les médias, les politiques, les associations… C’est un travail à long terme ! Mais 7 milliards d’humains seront gagnants !
Geneviève Petit
Féministe et syndicaliste.
Memo à mettre en début de dossier
Prostitution : Le fait de « livrer son corps aux plaisirs sexuels d’autrui pour de l’argent » (Petit Robert).
Traite des êtres humains : anciennement, commerce et transport des esclaves noirs (Petit Robert).
Différents régimes entourent la prostitution à partir du XIXème siècle :
les réglementaristes pour qui la prostitution est une activité professionnelle normale ; il suffit donc de la réglementer ; c’est le modèle des Pays-Bas, de l’Allemagne et de la Suisse.
les abolitionnistes : la prostitution est une forme d’exploitation et d’atteinte à la dignité des prostitué(e)s ; c’est une violence en soi ; elle doit donc être abolie. La Suède en est l’exemple le plus représentatif.
les prohibitionnistes criminalisent la prostitution en soi et poursuivent aussi les prostituées ; ce système existe en Arabie Saoudite, en Corée du Sud, en Chine et dans une grande partie des Etats-Unis.
Les années inexpérimentales