Les années inexpérimentales
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Expression libre

Un déluge d’urbanité

lundi 13 septembre 2010, par Almos Mihaly

« A don, l’estrangi, qui cause comme un djeu Atari, un cou qu’il a beu, il a des stringes zis. I vo ravisse tecou à vous des zis comme un coup de fusik, au point qu’on n’sé nin si c’est l’viqueri ou l’bacardi qui l’a stroné ! »

« Et ben, cet oiseau migrateur, qui chache comme un jeu Atari, une fois qu’il a bu, il a des drôles d’yeux. Il vous transperse d’un regard déflagrant, au point qu’on ne sait pas si c’est la vie ou le Bacardi qui l’a fait bugger ! »

Après nous le déluge... d’urbanité !

Vous connaissez les apéros urbains, « ces festivités qui incitent à la rencontre, à découvrir de nouveaux aspects de la ville, à retrouver les habitants de son quartier, à mélanger les générations, les espèces (sic), à reprendre contact avec le lieu où l’on habite... » ? Abrutis et saoûlés par l’exiguité de nos quotidiens, et surtout par leur dématérialisation (développement d’activités « séparées », ou pour le dire plus simplement « désincarnées ») ; nous ne savons plus, de fait, où nous vivons, qui nous côtoyons... Qu’à cela ne tienne, cet été, nous aurons eu l’occasion de réinvestir notre ville, de retrouver nos sources, en confluant, en fin de semaine (entendez pour la plupart après le boulot), vers des sites accessibles en transports en commun, aux perspectives souvent monumentales, comme le Parc royal, la Place du Musée, le Parc du Cinquantenaire, l’Atomium..., pour tisser de nouveaux liens, reprendre racine au coeur de notre ville, trinquer. L’expression est claire et pleine de perspectives, l’apéro urbain, c’est tout simple, je franchis le pas de ma porte, muni d’une petite bouteille et de quelques verres, et je retrouve quelques voisins, que je connais si peu, sur le perron. Enfin presque, puisqu’ici, pas de voisins (plutôt des collègues), pas de « quartier » (une place entre quelques artères), de la musique à gogo (dj xxx, et xxx se concurrenceront de sites en sites), et pas de bouteille de mon cru (mais une carte « prière de consommer » ornée de quelques grenadines alcoolisées). Pour le plaisir de faire couler les fûts, et pour le plaisir de se téléporter donc. Cela fonctionne, la méthode a été éprouvée par d’autres capitales d’Europe (du Monde !), nous nous joindrons donc à cette vaste communauté. Buvons buvons, tant que le ciel ne s’obscurcit pas et sans faire de dégâts derrière nous,... et quand bien même : « une équipe d’éco-cleaners nettoiera en permanence le site pour un environnement, le nôtre* agréable et sécurisé (sic) »

Pas de quartier pour les quartiers !

Loin d’être les seuls à constater que ces fêtes « en kit » n’allaient sans doute pas bénéficier aux habitants des quartiers eux-mêmes, ou plutôt, car il faut être plus clairs, aux pouvoirs locaux de la Ville (les communes) ; non contents, pourrait-on croire, de voir ces organisateurs faire de la ville un vaste terrain de jeu dont ils tireraient seuls les profits (économiques) ; ou pour être plus objectif, contrariés de voir leurs quelques habitants (revenus de vacances) filer le vendredi soir vers d’autres fûts (et d’autres tiroirs caisses), et toujours alertes sur ce qui pourrait les mettre en vitrine ; quelques communes y ont paradé, répliqué (comme « l’Apéro de Saint-Gilles » par exemple). Qu’à cela ne tienne, la Commune de Saint Gilles vous proposera « tout autre chose » que ce « city night clubbing » à grande échelle : sous des auspices plus intimistes, un retour à de vraies valeurs (à moins que...). « Ce sera un apéro Bio ! » a-t-on songé, à l’ombre de deux caisses à salades, dans les hauteurs de cette « ancienne commune agraire de la ville » (il y a juste six siècles, ce n’est pas si énorme...) ! Force est pourtant de constater que, sous des bannières différentes (l’une « bio », l’autre « électro » ; l’une « micro », l’autre « macro »...), ces apéros urbains se ressemblent étrangement, se reconnaissent à quelques signes distinctifs qui les trahissent : les communautés impénétrables qu’ils génèrent, leur incapacité à prendre connaissance de l’environnement qui les accueille, leur inaptitude à mêler leurs activités aux activités locales, à se mêler à la vie des voisins, leurs arguments... Label « vert » de cet event, une bière « bio » (c’est une appellation aujourd’hui) est présente sur la carte, Ginette, qui n’a pour se définir et pour seuls « arguments » à ce titre, que sa garantie sans ogm, comme certains attribueraient le port des hauts talons à la féminité (et le port des sabots à ce qui vient de la campagne) : Ginette porte des sabots. Ne cherchez pas les profondeurs aromatiques, les fermentations naturelles, les moisissures, Ginette s’accommode très bien de ses voisins et voisines de carte (que l’on ne nommera pas ici) aux parfums indifférenciés. Bien sûr, en matière de « palais » (sans double sens, je vous assure), tout est subjectif me direz-vous, n’empêche. Quand mon voisin, hier après-midi, est passé chez moi et m’a narré son expérience, tout aussi « urbaine » de cet apéro, j’ai failli mettre définitivement mes désirs de rencontres impromptues sous cloche. Toujours réceptif à ce qui peut se produire « dans la rue », la sienne, il s’en est approché dans un élan investigatoire, prospectif, et surtout jovial ; remarquant de fait que le microcosme « téléporté » et FaceBooké du jour se laissait difficilement pénétrer, convoiter par ses aspirants locaux. En venant seul, il était difficile, voire impossible, d’engager une conversation, un échange, avec les grappes de personnes accoudées à ces tables improvisées.

Mais c’était oublier que le hasard fait souvent bien les choses. Alors même qu’il s’apprêtait à rebrousser chemin, résigné à trinquer le soir même en compagnie de lui-même, de Jimi Hendrix, des Who, et de beaucoup d’autres, dans sa mansarde monopièce, avec vue imprenable sur le clocher communal ; un être un peu bourru, ma foi d’aspect jovial, et surtout simple d’approche, s’est approché de lui, pour engager la conversation, comme ça, à brûle-pourpoint, sur les abords de la place. Il avait une dégaine bien à lui cet homme-là : un pantalon un peu trop grand, quelques écussons sur le thorax,... un képi sur la tête, il voulait juste savoir quel était son nom, son prénom, sa date de naissance, et si tout se passait bien. Rien à dire, aujourd’hui, à Saint-Gilles, on peut encore compter sur le hasard des rencontres,... et qui sait, on ne devra peut-être pas attendre l’année prochaine pour le revoir, celui-là.

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